Reçu le : 16/05/03 21:23
bonjour,
un provençal m'a demandé d'apprécier votre page
web sur le "patois" connaissant mon implication dans l'option
au bac "Langues régionales des Pays Mosellans". Il
rédige lui-même beaucoup de choses sur les dictionnaires
en ligne et s'intéressent à l'étymologie des
mots en général.
Il trouvait la page confuse à certains niveaux.
La seule chose que je trouve confuse c'est cela:
Courrier reçu de Mr Laurent RASQUIN le 26/08/98
"Je me permet de vous faire une remarque en ce qui concerne votre
rubrique "patois": le platt n'est en aucun cas dérivé
de l'allemand mais seulement apparenté à l'allemand
je vous rapelle que l'allemand "hochdeutsch" n'existe que
depuis Luther alors que le platt est dérivé de la langue
des francs qui se sont installés chez nous vers le Veme siècle
après JC. Je déplore que beaucoup de mosellans, sinon
la majorité, croient que le platt dérive de l'allemand,
lui-même implanté, et plus ou moins imposé selon
l'endroit, à partir de 1871. J'ai même trouvé
un "plattophone" qui croit que le platt n'est qu'un héritage
de la période 1871-1918 !"
J'avais mis en garde cet internaute provençal (que je ne connais
que par e-mail ) contre les dérives nationalisantes, régionalistes
ou très partisanes du sujet "langue régionale"
en Moselle ou en Alsace. je l'ai prévenu qu'il y avait des
sensibilités presque stéréotypées qu'en
tant que Provençal, il aurait du mal à saisir dans toutes
leurs dimensions; ce courrier en est l'illustration parfaite.
On y sent un certain agacement, une volonté de corriger l'erreur
récurrente, presque lassante à la longue, la possession
de la vérité et le droit de remettre les pendules à
l'heure même s'il le fait en y mettant les formes. Des textes
de ce genre remplissent les bibliothèques, ce genre de discours
revient tout le temps sur le tapis. On a souvent l'impression de tourner
en rond. On ne rend pas service à nos nouvelles générations
(à laquelle j'ai la lourde tâche de donner goût
à la langue et à la culture régionale).
tout le monde a raison: vous, quand vous dites que le francique est
dérivé de l'allemand et M. Rasquin, quand il dit qu'il
est apparenté à l'allemand. Vous n'utilisez pas le même
sens du mot "allemand" . Que chacun fixe clairement sa définition
du terme "allemand" avant de corriger l'autre et avant de
démarrer son article.
Rombas illustre parfaitement cette dichotomie entre le monde romanophone
et germanophone, votre intention était d'abord de montrer cette
cohabitation avec les confusions qu'elle a pu engendrer. Je ne voyais
pas votre site comme un condensé d'histoire linguistique des
dialectes franciques en Moselle, mais comme un miroir d'une réalité
qui a existé et que vous souhaitez rendre à votre manière.
On sent bien que le courrier de M. Rasquin cache une autre sensibilité,
une autre expérience ; la branche qu'il représente ici
s'oppose à celle des autres Mosellans qui trouvent futiles
de devoir sans cesse se démarquer de l'allemand (sous-entendu
actuel) parce qu'ils sont conscients que le passé destructeur
des deux derniers siècles ne leur permet pas de raisonner de
manière objective. le vécu familial et social de nombreuses
générations a perverti la vision des choses et c'est
légitime. Quand j'ai fait mon service militaire en Bretagne
il y a 20 ans, on me disait toujours "eh toi, parle français,
on est en France ici!" C'était pourtant des jeunes, et
ce n'est pas si vieux. Quand, dans notre village , on propose à
la bibliothèque en fonds local des livres en allemand (Hochdeutsch),
les générations des 30-50 ans vous répondent
qu'ils ne sont pas Allemands, que cela leur coûte de lire pour
leur détente en allemand. Vous commandez les rares livres en
dialecte, ils vous répondent qu'il n'y arrive pas non plus,
que c'est dur de déchiffrer le texte et que chez eux on prononce
autrement, etc, etc.
Plusieurs fois, on en est tenté d'abandonner le combat en
faveur d'une culture et d'une langue qui s'éteindront si le
destin le veut ainsi. Les observateurs extérieurs, comme moi,
se rendent compte qu'entre eux les détenteurs de la culture
s'entre-déchirent. Qu'il en soit ainsi!
De mon côté, j'ai pris le parti d'accepter tous les
avis quand ils sont justifiés d'un point de vue histoirque
ou linguistique.
J'essaie d'apporter des choses claires aux jeunes qui m'écoutent;
la toute première qui tombe sous le sens est celle qu'évoque
M. Rasquin:
"sinon la majorité, croient que le platt dérive
de l'allemand, lui-même implanté, et plus ou moins imposé
selon l'endroit, à partir de 1871. J'ai même trouvé
un "plattophone" qui croit que le platt n'est qu'un héritage
de la période 1871-1918 !"
Aux épreuves du bac, ceci apparaît très nettement
bien que les candidats soient sensés avoir entendu quelques
cours. Je partage la lassitude de M. Rasquin; on sent à quel
point la transmission de fausses conceptions de génération
en génération peut devenir un gros cercle vicieux. On
intériorise des quantités innombrables de préjugés
et d'émotions nés de l'insconscient collectif que, parfois,
il faut se battre avec soi-même pour les chasser de ses réflexes:
les phrases de maman, les insinuations de mamie sur les boches ou
les Wackes, les Pegser, les Welches et leurs sales habitudes, etc.
Généralement, on convainc un public jeune très
rapidement: il comprend qu'une culture quelle que soit ne peut se
forger en 47 ans. Il est clair qu'il faut tordre le cou à ces
choses-là.
Rien ne nous empêche après de politiser le débat
en disant ironiquement qu'au bout du compte, l'intention de Bismarck
s'est retournée contre lui. Ce qui était effectivement
germanique (j'utilise sciemment germanique pour la sensibilité
de M. Rasquin au mot allemand) et donc potentiellement récupérable
dans le giron germanique, s'est détourné de cette voie
par rejet de la germanisation ou "hochdeutschisation". Bismarck
a atteint le résultat inverse de ce qu'il voulait. La question
restera néanmoins toujours posée: si la Prusse avait
laissé les Mosellans parler francique au grand jour et même
à l'école, le rejet de l'Empire aurait-il été
si radical?
La deuxième chose fondamentale qu'il faut essayer de clarifier
touche à la première partie du texte de M. Rasquin.
Je comprends très bien ce qu'il veut dire, mais cette fois,
c'est lui qui en rajoute un peu dans la confusion qu'il veut lever.
Il dit:
le platt n'est en aucun cas dérivé de l'allemand mais
seulement apparenté à l'allemand je vous rapelle que
l'allemand "hochdeutsch" n'existe que depuis Luther alors
que le platt est dérivé de la langue des francs qui
se sont installés chez nous vers le Veme siècle après
JC.
En voulant synthétiser, il mélange très objectivement
des concepts que tous ses lecteurs ne pourront discerner réellement.
car il faut être honnête, le groupuscule des gens qui
s'est penché sur le sujet de la langue régionale est
très limité. La manipulation de la terminologie spécifique
à ce débat reste confiné dans certains cercles
associatifs par exemple.
les tracts et les petites publications sur le bilinguisme usent à
satiété (cela m'ennuie à force) des Clovis et
des Charlemagne qui reprennent du service un peu à la manière
du sacré Vercingétorix. On peut lire "Nos illustres
ancêtres parlaient la même langue que nous! La langue
des Francs, le francique." Chacun son truc, n'est-ce pas ? Cela
sent néanmoins la frustration séculaire des dialectophones
meurtris qui ont intériorisé cette idée venue
d'ailleurs que leur langue serait socialement et politiquement de
rang inférieur au vernaculaire national.
Pourtant, en citant cette période franque, heure de gloire
de la Moselle au coeur de l'Austrasie, M. Rasquin nous replonge dans
ce qu'on appelle le VHA, le vieux haut allemand, le premier essai
de langue unitaire pour le bassin de langue allemande du haut Moyen
Age. Dans le VHA, il y a le mot "allemand" ; dans Moyen
Haut Allemand, d'ailleurs aussi, mais là ce seraient plutôt
les Alsaciens qui revendiqueraient la paternité de la langue
littéraire courtoise. Nos deux régions allophones de
l'Est de la France ont donc finalement vécu une période
de leur histoire où ils étaient la référence
linguistique à la mode pour les lettrés et quelques
couches favorisées. C'est en Allemagne, à l'école
où cela ennuie souvent les jeunes d'ailleurs, qu'on traite
des anciens textes en VHA (très peu) et en MHA en cours d'allemand,
et non en France où ce n'est pas au programme d'apprendre l'histoire
de la langue allemande.
Mais de quelle langue allemande parlons-nous ici? De la traduction
sémantiquement proche du mot "deutsch" qui a prévalu
jusqu'aux Temps modernes. Le mot tudesque ayant été
chassé par "allemand" (n'en faisons pas un patakès!!),
il faut tout de même accepter de bonne grâce qu'avant
d'avoir le sens que lui donne ici M. Rasquin (NHA nouveau Haut Allemand
de Luther , associé par la suite à la naissance de l'Empire
allemand et donc de son unité poltico-linguistique après
1871 sous la coupe prussienne) le mot "allemand" signifie
d'abord tout ce qui fait partie de la famille "deutsch",
c'est-à-dire pas romanophone ou welsche. Ensuite, branche du
Haut-Allemand issu des dialectes du moyen allemand et de l'allemand
supérieur, il ne fait aucun doute que le francique est un dialecte
allemand parmi tant d'autres. Il ne sert à rien de s'agacer
à ce sujet. Quand on dit cela, il est clair que la filialité
ne vient pas de l'allemand standard actuel, c'est évident.
Mais c'est une mentalité typiquement française que de
voir les langues en bloc, en état de dépendance par
rapport à un idiome de référence.
Plusieurs arguments viennent à l'appui de ce que je viens de
dire:
1) les trois franciques de Moselle sont aussi représentés
du côté allemand. On parle des dialectes franciques de
Trèves jusqu'à Nuremberg. Tournons tout au ridicule
maintenant: ce sont des franciques, descendants des Francs comme nous,
qui vivent en Allemagne, mais ne sont linguistiquement qu'apparentés
à l'allemand. personne n'est venu les libérer du joug
prussien !! Ils ont appris le Hochdeutsch parce qu'ils étaient
où il ne fallait pas. Et Dieu sait que je connais des locuteurs
de Francique incapables de parler le Hochdeutsch plus de deux phrases.
Ces gens-là sont Allemands parce qu'ils habitent politiquement
l'Allemagne, mais répétons-le, ils ne parlent qu'un
parent de l'allemand. Hors comme l'Allemagne compte des centaines
de variantes dialectales, sans parler des régions hors frontières
allemandes actuelles, quasiment tous les dialectophones de ce pays
parlent un parent et non un dérivé de l'allemand au
sens de M. Rasquin, donc le Hochdeutsch actuel. L'allemand n'existant
pas pour lui avant Luther, (en fait, il reprend ici la définition
classique de la majorité des Français qui font des légos
entre nations et langues nationales, Italie-italien, Allemagne-allemand,
Danemark-danois etc), chaque région dialectale du bassin germanique
a sa langue avec son histoire. Quelle est la langue souche ? Beaucoup
vous répondront le Germanique de l'Ouest. le mot germanique
n'est pas taché, il est politiquement et éthiquement
correct (pas de boches, de nazis, d'annexion, de Preiße etc)
dans le dos, les Haut-Allemands diraient "emotional nicht belastet".
mais on parle de la même chose, ou plutôt du grand-père.
Dans l'évolution des langues germaniques, la branche sud (et
la Moselle est aux confins sud de cette branche) a donné naissance
à tous les dialectes allemands, y compris le Haut-Allemand.
Alors, pour ne pas froisser M. Rasquin, préciser quel est votre
allemand en question, dites-lui que vous séparez le Reich II
et la république allemande de votre débat linguistique.
Vous pensez en terme de famille culturelle.
2) Le duché de Lorraine indépendant jusqu'en 1766 nommait
le territoire où se trouve la Moselle aujourd'hui: le bailliage
d'Allemagne. Quel est cette Allemagne ? Celle de M. Rasquin aux accents
prussiens ou aux allures de prédication luthérienne?
Ou celle que je m'efforce de vous décrire avec satire ? L'Allemagne
aurait-elle existé en Lorraine avant sa nate de naissance en
1871 à Versailles?
Quand, dans les textes d'archives des Vosges au 15 ème siècle,
un château aux portes de "l'Allemaigne" ou "les
Ollemands" , ils parlent des premiers représentants du
monde allemand, leurs voisins les Alsaciens.
Pour les Mosellans du 17ème siècle acceptent de porter
le nom de leur territoire administratif avec Allemagne dedans, il
faut croire que pour eux c'était une réalité
non choquante ou du moins pas aussi chargée de sous-entendus
ou émotions qu'aujourdh'ui.
Les romanophones limitrophes, n'en déplaise aux tétus,
disent "allemand" pour autre chose que le sacro saint Hochdeutsch
de l'Allemagne moderne. Ils sont incapables de reconnaître un
francique rhénan, d'un palatin, d'un badois ou autres. Ils
causent de l'allemand. Et c'est ce que ressentent les gens de Rombas
côté romanophone. Il ne faut pas chercher plus loin.
3) le terme "apparenté" , cache misère du
terme dérivé de la famille allemande, est très
vaste. L'Italien est apparenté au français comme le
portugais. Le français comprend-il le portugais comme le francique
comprend l'allemand standard?
Le berrichon comprend-il le schtimi comme le Sarregueminois qui me
dit bien comprendre le Tyroliens quand il va faire du ski? Car les
Autrichiens, bien que patriotes, disent que l'autrichien est une "deutsche
Sprache", une langue allemande.
Le monde allemand est caractérisé par sa diversité
dialectale, les peuples qui la composent grandissent très tôt
avec l'oreille habituée aux variantes. Un Forbachois écoutera
un Francfortois sans effort, pas par parenté, mais par dérivation
d'un même schéma linguistique commun à l'allemand.
D'ailleurs, faites un jour l'expérience de mettre du bavarois,
du saxon et du sarrebourgeois en-dessous de la phrase hochdeutsch,
vous serez surpris de voir laquelle est la plus proche !
P. Curin
juste pour compléter par rapport aux craintes de M. rasquin
sur les confusions,
voici un extrait des questions vrai/faux que je pose aux candidats
de langue régionale au bac. Vous pourrez y constater qu'effectivement
on y a glissé les fameuses affirmations évoquées.
Amusez-vous à répondre !!
1. Le nom scientifique du Platt est le Francique.
2. La frontière linguistique passe par Metz.
3. A Boulay on parle le Francique rhénan.
4. On parle aussi le Francique en Alsace Bossue.
5. On parle un dialecte allemand en Moselle depuis que les Allemands
l'ont occupée.
6. La Révolution française a interdit l'usage du Platt
dans les écoles.
7. Le Francique vient du vieux haut allemand.
8. Les dialectes de Moselle ne sont pas de l'allemand.
9. Le Francique a subi la première mutation consonantique,
mais pas la deuxième.
10. La zone thioise est celle où l'on parle un dialecte roman.
jetsch haw ich zu làng g'schwätzt, au revoir
Cordialement
P. Curin
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